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Après les élections américaines, on se demande à nouveau comment expliquer que les instituts de sondage et les media se trompent parfois de manière aussi complète dans leurs pronostics.

Quelle leçon en tirer pour les sondages ?  plutôt que d’obliger les sondés à remplir une grille conçue par les sondeurs, peut-être ces derniers devraient-ils commencer par les écouter,

 

 

Blois, le 11 novembre 2016

 

APRÈS LES ÉLECTIONS AMÉRICAINES

Après les élections américaines, on se demande à nouveau comment expliquer que les instituts de sondage et les media se trompent parfois de manière aussi complète dans leurs pronostics. S’agit-il d’un simple problème de méthode, par exemple la représentativité insuffisante des échantillons de population sélectionnés ? Et pourrait-on imaginer que des progrès décisifs dans les techniques de sondage affinent celles-ci au point d’aboutir un jour à des pronostics quasi infaillibles ?
Il me semble qu’il faut chercher d’autres explications aux échecs des sondages que le manque d’expertise des sondeurs. Je me risque à proposer la mienne.

Lorsque nous interrogeons quelqu’un, quel que soit le sujet, nous attendons souvent de sa part une réponse qui vienne conforter l’image a priori que nous nous faisons de lui. C’est ce qui rend le dialogue entre les personnes si difficile : alors même que nous nous imaginons mettre au premier plan la recherche de la vérité, et donc procéder de manière parfaitement rationnelle, les mobiles profonds de notre recherche sont souvent tout autres que rationnels.

Cela signifie que la recherche du vrai, même lorsque la vérité s’exprime sous forme chiffrée, comme dans les sondages d’opinion ou d’intentions de vote, n’est pas séparable d’une conversion de l’âme. Dans ses dialogues, Platon souligne que la recherche de la connaissance ne va pas sans un « souci de l’âme », dans lequel l’ironie et la maïeutique jouent un rôle thérapeutique. L’ironie est l’attitude consistant à faire semblant d’ignorer ce que l’on sait ; la maïeutique est l’art d’accoucher les esprits en posant des questions naïves, comme si l’on ne savait rien. Deux postures que nos sondeurs patentés, qui font seulement semblant de savoir ce qu’ils ignorent, seraient bien inspirés d’imiter, et d’abord vis-à-vis d’eux-mêmes.

Dans les dialogues de Platon, il y a quelque chose de très curieux : les porte-parole du philosophe sont toujours des étrangers : l’Étranger d’Élée ou l’Étranger d’Athènes, Diotime la prêtresse, Timée le mathématicien – et Socrate lui-même, qui est comme un étranger dans sa propre cité. La recherche de la vérité est donc inséparable de l’expérience de son étrangeté par rapport à nos propres évidences. Cela est loin de nous être spontané, comme il ressort des paroles de Jésus : « En vérité, je vous le dis, aucun prophète n’est bien reçu dans sa patrie » (Luc 4, 24).

Quelle leçon en tirer pour les sondages ? Peut-être celle-ci : plutôt que d’obliger les sondés à remplir une grille conçue par les sondeurs, peut-être ces derniers devraient-ils commencer par les écouter, et par se laisser déplacer par l’étrangeté de leurs propos. Gageons qu’à cet exercice, ils seraient moins catégoriques dans leurs prévisions, et moins souvent contraints de manger leur chapeau.