Homélie de la messe de l'Épiphanie — Diocèse de Blois

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Diocèse de Blois

Homélie de la messe de l'Épiphanie

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Messe solennelle
pour les élus et responsables de la société civile du Loir-et-Cher
Cathédrale saint Louis de Blois
dimanche 3 janvier 2021

FÊTE DE L’ÉPIPHANIE
et vœux aux élus et aux responsables de la vie civile à la cathédrale Saint-Louis de Blois

Is 60, 1-6
Psaume 71
Ep 3, 2-3a.5-6
Mt 2, 1-12

 

      Le 1er janvier à zéro heure, le monde entier a quitté l’année 2020. Quelles que soient les langues, les cultures, les religions, les idéologies, et aussi les décalages des fuseaux horaires, plus de 7 milliards 737 millions d’êtres humains sont entrés ensemble dans une année nouvelle. Ce décompte des années est le même partout dans le monde, et qu’on le sache ou non, il s’enracine dans la première phrase de l’évangile de ce dimanche : « Jésus était né à Bethléem en Judée, au temps du roi Hérode le Grand ». Un événement infime dans le cours de l’histoire, puisque le nombre d’êtres humains qui ont vécu sur la terre depuis les origines avoisine probablement les 108 milliards, et qu’il naît aujourd’hui entre 4 et 5 enfants par seconde, pour un peu moins de 2 décès.

      Avec une marge d’erreur de six années environ, notre naissance et notre mort personnelles sont situées sur la ligne du temps par la naissance de Jésus. On dira, bien sûr, que c’est une simple convention, et on aura parfaitement raison. Mais le critère de choix qui a présidé à cette convention est tout à fait singulier si on le compare par exemple au calendrier révolutionnaire. Les révolutionnaires voulaient proclamer une ère nouvelle à partir d’une initiative humaine qui, selon eux, avait changé pour toujours le cours des choses ; le calendrier chrétien proclame une ère nouvelle à partir d’une initiative de Dieu qui n’a eu aucun écho à l’époque où elle s’est produite mais qui a changé pour toujours l’histoire des hommes.

      À la fin de 1968, année marquée par ce qu’on appelait pudiquement « les événements de mai », un correspondant de ma famille avait eu l’idée d’envoyer une carte de vœux sur laquelle figurait une phrase de Péguy : « les événements, c’est moi, dit Dieu ». L’événement, c’est ce qui est marqué du sceau de l’imprévisible, c’est ce qui défie nos projets et nos calculs. Devant l’événement qui nous prend au dépourvu, deux attitudes sont possibles. La première est celle du roi Hérode, qui a obtenu la royauté à force de calculs et d’intrigues, et qui se retrouve « bouleversé, et tout Jérusalem avec lui ». La deuxième est celle des personnages qui se sont rassemblés dans la crèche pour rendre hommage à l’Enfant : ceux-là, les bergers et les mages, ont guetté l’événement et espéré l’imprévisible. Ils se sont laissés surprendre par quelque chose qui ne correspondait en rien à ce qu’ils avaient imaginé : « voici le signe qui vous est donné, disait l’ange aux bergers : vous trouverez un nouveau-né emmailloté et couché dans une mangeoire. » Quant aux mages, en ce jour, venus de très loin pour voir un roi, ils se prosternent eux aussi devant l’Enfant de la crèche et ils lui offrent leurs présents.

      L’année que nous venons de vivre a été marquée du sceau de l’imprévisible. Et cet imprévisible, si minuscule qu’il est invisible à nos yeux, a été suffisamment puissant pour gripper les rouages de la mécanique humaine sur toute la surface de la terre. Il n’est pas question de faire un parallèle entre l’Enfant de la crèche et le virus malfaisant, mais de souligner que dans l’un et l’autre cas, les puissants de ce monde, ceux qu’on appellerait aujourd’hui les politiques ou les décideurs, sont totalement pris de court par ce qu’ils n’ont pas pu, pas su prévoir. « Maudite ignorance », pourrait-on dire ; mais peut-être aussi « bienheureuse ignorance », car un monde où tout serait prévisible, programmable, assujetti à nos pronostics, un tel monde risquerait fort de devenir un enfer.

 

      Je ne suis pas de ceux qui voient dans les catastrophes des châtiments divins, mais je suis de ceux qui sont convaincus que Dieu nous fait signe dans les événements, quelle que soit la part de responsabilité que nous y avons. L’événement, quel qu’il soit, demande à être interprété : et de nouveau nous pouvons y voir un signal de sauve-qui-peut, ou un appel à faire face ensemble à l’adversité, à y répondre par une prise de conscience nouvelle de la fraternité qui nous unit. Fratelli tutti, « tous frères » : la dernière encyclique du Pape François est arrivée à point nommé à la fin de cette année. Dans un passage qu’on dirait inspiré de notre devise républicaine, il écrit que « la fraternité a quelque chose de positif à offrir à la liberté et à l’égalité » (103). Sans elle, il ne peut y avoir ni de vraie liberté, ni de vraie égalité, car l’une et l’autre, écrit le Pape, sont ordonnées à l’amour.

      L’amour est plus, infiniment plus que ce qu’on appelle parfois le « vivre-ensemble » ; car le « vivre-ensemble » consiste à s’accommoder de nos différences, tandis que l’amour procède d’une volonté d’aimer en regardant les « différents » comme des frères et des sœurs en humanité. Mais notre société a des aspirations contradictoires : elle semble vouloir à la fois cultiver un individualisme forcené censé garantir l’épanouissement personnel, et préserver la solidarité, sans se rendre compte qu’il y a un choix à faire entre l’un et l’autre. Je cite encore le Pape : « L’individualisme ne nous rend pas plus libres, plus égaux, plus frères. La simple somme des intérêts individuels n’est pas capable de créer un monde meilleur pour toute l’humanité. Elle ne peut même pas nous préserver de tant de maux qui prennent de plus en plus une envergure mondiale. L’individualisme radial est le virus le plus difficile à vaincre » (105).

      Tout cela, diront certains, est beau et généreux, mais relève de l’utopie. On ne fait pas de bonne politique avec de beaux sentiments. Permettez-moi cependant une dernière citation du Pape François : c’est toujours dans la même encyclique, dans un paragraphe intitulé avec audace « l’amour politique ». Voici ce qu’il écrit : « Reconnaître chaque être humain comme un frère ou une sœur et chercher une amitié sociale qui intègre tout le monde, ne sont pas de simples utopies. Cela exige la décision et la capacité de trouver les voies efficaces qui les rendent réellement possibles. Tout engagement dans ce sens devient un exercice suprême de la charité, … [un progrès] vers un ordre social et politique dont l’âme sera la charité sociale » (180). Et de conclure : « Une fois de plus, j’appelle à réhabiliter la politique qui est une vocation très noble, une des formes les plus précieuses de la charité, parce qu’elle cherche le bien commun » (180).

      Si nous relisons maintenant à cette lumière la deuxième lecture de ce dimanche de l’Épiphanie, que trouvons-nous ? Nous y trouvons une formulation « catholique », c’est-à-dire « universelle » du projet de Dieu : « toutes les nations sont associées au même héritage, au même corps, au partage de la même promesse, dans le Christ Jésus, par l’annonce de l’Évangile ».

      L’Évangile de cette fête est vraiment celui de l’amour universel de Dieu. C’est pourquoi l’Épiphanie est une petite Pentecôte : elle est à la fête de Noël ce que la Pentecôte est à la fête de Pâques. Sans la Pentecôte, l’événement de Pâques ne serait pas devenu une bonne nouvelle pour toutes les nations. Sans l’Épiphanie et la visite des mages, l’événement de Noël n’aurait pas atteint ces mêmes nations pour lesquelles le Roi des Juifs est né à Bethléem. Ces nations, c’est-à-dire nous tous, qui vivons plus de deux millénaires après l’événement de la naissance du Fils de Dieu.

      La fête de l’Épiphanie est à la fois la fête de la dispersion et la fête du rassemblement. La Bonne Nouvelle du salut est annoncée aux quatre vents, et les mages de tous les temps vont la porter dans leurs différents pays. Mais cette Bonne Nouvelle, au lieu de diviser, rassemble, et c’est à cela qu’elle est reconnue authentique.

 

      Il y a une expression qu’utilisent beaucoup de personnalités lorsqu’elles m’envoient leurs vœux et qui m’amuse toujours. Cette expression, c’est « tous mes vœux à la communauté catholique ». L’expression m’amuse, car le mot « catholique » signifie « universel ». C’est donc comme si on écrivait : « tous mes vœux à la communauté universelle ». Dans notre langage courant, une communauté ne peut pas être universelle, et notre époque se méfie à juste titre du communautarisme ; mais réciproquement, l’universel est abstrait, il est incapable d’engendrer la communauté et moins encore la communion. Ce que le Christ nous promet, c’est une communauté universelle qui reste pourtant une vraie communauté parce qu’elle est le laboratoire de la fraternité. Chers frères et sœurs qui exercez des responsabilités dans la vie publique, vous pouvez être assurés de notre reconnaissance pour votre dévouement et de l’engagement de notre fraternité diocésaine pour vous soutenir dans votre mission, afin qu’en cette année nouvelle, grâce à l’engagement de tous, notre « vivre-ensemble » devienne un peu plus fraternité. Pour une humanité vraiment humaine, une humanité qui peut espérer en l’avenir, cette écologie humaine qui remporte la victoire sur le virus du chacun-pour-soi est la plus importante de toutes.

 

 

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